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Les services de l'hôpital Kashatagh ne sont désormais plus gratuits [Octobre 9, 2006] Un enfant est né à l'hôpital de Berdzor le 18 juin. Quand nous sommes revenus à Berdzor le 22 juin, après avoir visité les villages de la région de Kashatagh, une autre naissance allait avoir lieu. "Nous avons en moyenne deux naissances par semaine", nous dit une infirmière en service. L'hôpital a été rénové avec l'aide d'Aznavour pour l'Arménie. Le gouvernement n'a pas les moyens de financer les hôpitaux ni pour reconstruire les habitations des personnes à reloger. Mais ce même gouvernement a réussi à allouer 18 millions de drams pour agrandir l'immeuble administratif régional de Kashatagh de deux mètres. Le 22 juin, l'hôpital de Berdzor, le centre régional, a célébré son trentième anniversaire. Cette institution, qui a fourni des services gratuits jusqu"à aujourd'hui, depuis qu'il a été fondé, a commencé à fonctionner sur un mode non gratuit le 1er juillet. Le docteur en chef, Artsakh Bunyatyan, a été troublé par ce changement, pensant à ce moment-là qu'il s'agissait de ses derniers jours à ce poste.
Bunyatyan n'a aucune idée de celui qui a décidé de ce changement de politique. Le docteur, qui a effectué des centaines d'opérations à l'hôpital militaire durant le conflit du Karabakh, a été l'un des fondateurs de l'hôpital de Berdzor. Désormais il va sûrement démissionner ou sera relevé de ses fonctions par les autorités. Il ne peut pas imaginer de refuser un patient qui ne serait pas en mesure de payer. Même aujourd'hui, il n'accepte aucun paiement de la part des patients, en défiant ainsi la loi. "Notre hôpital a fourni des soins gratuits pendant dix ans, et nous avons été fiers de dire qu'il n'existait aucune autre institution médicale de ce genre en Arménie. Le gouvernement déclare à présent que cela ne devrait pas être gratuit. Si un patient est admis à l'hôpital et qu'il n'a pas les papiers nécessaires, alors il doit payer 8 000 drams pas jour. Le gouvernement du Karabakh a pris cette décision. C'est comme s'il y avait une volonté de fermer cet hôpital. N'est-il pas évident qu'ils veulent vider la région du Kashatagh ? S'ils ne voulaient pas que cela arrive, est-ce qu'ils ne parleraient pas aux émigrants en disant : "Vous avez vécu ici pendant 10 à 13 ans, pourquoi partir maintenant ?" Bunyatyan a déclaré : "Mais qui va faire cela ? Si cela n'est pas fait, cela veut dire qu'il s'agit d'une politique d'État. Quand de telles choses sont faites par le gouvernement, vous ne pouvez trouver personne en particulier à blâmer. Les villages restent désormais désertés, nous avions 103 villages, mais ils se vident tous désormais, les écoles ferment aussi ou sont forcées de se regrouper. Et il y a tant de terre ; les gens ont tellement eu de mal à créer ces villages, et maintenant, ils sont désertés, tout le monde s'en va." Il y a deux ans, il y avait 94 personnes du corps médical dans la région. Maintenant, beaucoup sont partis d'ici, en créant une pénurie. Pendant que nous écrivons, l'hôpital de Berdzor n'a plus de médecin. Artsakh Bunyatyan n'a pas été capable d'effectuer de chirurgie depuis deux mois maintenant – une opération des yeux l'a laissé avec une vision affaiblie. Par le passé, l'hôpital avait en moyenne 20 à 25 patients ; quand nous étions là, c'était plutôt vide. Les gens n'ont tout simplement pas l'argent pour les soins. Un traitement pour une pneumonie coûte 50 000 drams, des pansements coûtent 5 000 drams et ainsi de suite.
"Les internes touchent entre 12 et 14 000 drams par mois – comment peuvent-ils tenir, à part de penser à devenir docteur ? Ils sont en train d'essayer d'abîmer nos relations avec le peuple. Cela ressemble à de la trahison pour les patients. Vous ne pouvez rien faire contre cela, c'est une mafia – c'est du business, pas de la médecine. Il est impossible que le Président ne le sache pas ; tout le monde le sait. Il y a eu une naissance ce matin. Si la mère et l'enfant ont besoin de rester ici plus longtemps que trois jours, ils devront payer 8 000 drams par jour. Mais il est impossible que ce genre de complication survienne et nécessite qu'ils restent, n'est-ce pas ? Et si je ne prends pas l'argent, les autorités peuvent venir et vérifier, et s'il n'y a pas d'argent à montrer par rapport à leur séjour, ils peuvent dire que je me le suis mis dans la poche," nous dit Bunyatyan en colère. L'hôpital n'a pas non plus d'équipement adapté ni de lits. Ici, à Berdzor, je me rappelle d'un don de lits d'hôpital par un organisme caritatif américain, qui avait été fait au Centre Médical Erebuni de Erevan. Il est connu qu'Erebuni est un centre médical privé, et que son propriétaire est considéré comme l'un des hommes les plus riches d'Arménie. Durant l'hiver 2006, certains journalistes et moi avons recueilli un sans-abri à l'hôpital, pour le retrouver dans la rue le jour suivant. Il est pratiquement impossible de prodiguer des soins dans ce Centre Médical gratuitement. Et maintenant, c'est ce genre d'hôpital qui reçoit des médicaments et des équipements gratuitement de la part de l'État et des organisations internationales, et le gouvernement les exempte de d'impôts comme un acte de charité. Les Arméniens n'ont pas un esprit de vainqueurs
Comme Artsakh Bunyatyan le constate, le gouvernement aurait dû reloger 200 à 300 000 habitants dans cette région, accordé certains avantages et construit des habitations. "Pourquoi ne le font-ils pas ?" ai-je demandé. "Je pense que cela est dû au manque d'une politique claire. Les autorités semblent effrayées quand elles vont vers les Turcs. Du sang a coulé ici. Maintenant, ils attendent de voir ce que les Turcs feront, et là, ils trembleront et donneront un semblant de réponse. Les Arméniens n'ont pas un esprit de vainqueurs. C'est horrible – d'avoir gagné et d'être incapable d'exprimer cette victoire ; de continuer à trembler misérablement et de chercher des patrons et des sponsors qui prendront des décisions pour vous, de chercher des nourrices pour chanter des berceuses et vous dire ce que vous avez à faire. Et il y plein de ce genre de nourrices," nous dit le docteur. "Comment cela se passe pour quelqu'un qui vit au Kashatagh ? Il est coupé de tout, aucune nouvelles, aucune radio, aucune télévision, aucune condition socio-économique décente, en vivant dans des bicoques au royaume des ruines. Les gens sont venus pour reconstruire les destructions, mais le gouvernement a réduit en ruines leur mentalité. Et ils se sentent escroqués – les promesses qui ont été faites n'ont pas été tenues. Ils pensent que rien n'est planifié, qu'il n'y a pas d'avenir. Quand des fonctionnaires de haut-rang – des gens populaires qui déterminent le devenir de notre nation – annoncent leur intention de rentrer au pays, alors les gens pensent que leurs jours sont comptés et que quelque chose va se passer ici. Ils se lèvent et s'en vont. Personne ne peut les blâmer," nous dit Bunyatyan, inquiet. Alors arrive le moment où les gens disent "Assez!"Mais Bunyatyan nous dit que tout le monde ne peut pas être forcé à partir, peu importe comment les mauvaises choses arrivent, même s'il croit que cette vague d'émigration était planifiée. "Peut-être que ceux qui ont planifié les choses n'ont pas vu la guerre. Je suspecte que c'est à cause de ceux qui possèdent tout désormais – toute la richesse, la qualité de vie, les casinos ? Ceux qui sont partis, se sont cachés ou se sont échappés vers des pays étrangers, et qui y ont fait fortune. Mais nos frères, ceux dont le sang a coulé pour cette victoire, sont venus ici pour vivre, et maintenant, ils sont à la limite de la famine et ne peuvent pas soutenir leurs familles. Ils ont été mis sous contrôle et les riches les commandent. N'est-il pas évident que Kashatagh ne signifie rien pour eux ?Que nous gagnions ou pas ne signifie rien pour eux ; il n'y a jamais eu une once de patriotisme chez eux, et ils sont fiers de ça. Mais nous ne devrions pas les laisser faire sur notre dos. Après tout, il arrive un moment où les gens disent "Assez ! Il y a une limite au delà de laquelle vous ne pouvez plus nous retenir." Si je le dis, que vous agissez, ensuite quelqu'un d'autre, alors nous serons trois ou quatre et cela suffit. Nous pouvons faire le tour des villages, et parler à au moins un homme dans chaque village qui s'est battu pendant la guerre. Nous savons tous, autant que nous sommes, combien nous sommes mal dans ces conditions économiques. Nous avons été négligés – je suis un docteur en chef, mais les autorités l'ignorent. Les anciens soldats sont aussi hors du coup, ils ne peuvent pas le gérer… Ils sont dans un état psychologique pitoyable. Ils n'ont aucun droit, ils ne sont pas en mesure d'améliorer leur situation. La distribution de médailles faite par le gouvernement ne signifie rien en elle-même." Le docteur, qui a vécu au Karabakh pendant plus de 10 ans, ne croit pas aux rumeurs quant au rattachement du territoire. " Ce pays est déjà dans nos poumons. Maintenant que nous pouvons respirer, devrions-nous arracher nos poumons et les donner à l'ennemi ?" nous dit-il. "Nous essayons de vivre, que pouvons-nous faire d'autre ? Si qui que ce soit signait un accord de ce type, alors il ne resterait pas en Arménie, où n'importe où ailleurs dans le monde. Personne ne se risquerait à signer un document de ce genre. Edik Baghdasaryan, Kashatagh-Yerevan |
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